Antonin — Vingt-cinq millions de personnes se sont connectées à un site pour faire une seule chose : faire semblant d'être ChatGPT. Pas l'utiliser, Sandrine. L'incarner.
Sandrine — Donc on a passé dix ans à construire des machines qui répondent à notre place. Et le jeu viral du moment, c'est de reprendre le boulot de la machine. Gratuitement. À la main.
Antonin — Exactement. Le site s'appelle youraislopbores.me. Traduction approximative : « ton truc d'IA m'ennuie ». Créé par Mihir Maroju, dix-sept ans, lycéen à Pondichéry, en Inde. Lancé le deux mars 2026.
Sandrine — Et un détail qui me plaît : zéro modèle, zéro carte graphique, zéro intelligence artificielle. Le projet le plus anti-IA de l'année tourne sans une seule ligne d'IA. C'est presque trop beau.
Antonin — Alors expliquons la mécanique, parce qu'elle est maligne. Tu arrives sur le site, on te donne un crédit. Un seul. Avec ce crédit, tu peux poser une question, comme à un chatbot. « Comment gagner un million de dollars ? », « Dessine-moi une maison avec un chien dedans ».
Antonin — Et c'est là que ça devient une petite économie. Quand tu es à zéro crédit, tu peux soit attendre — le site t'en redonne deux toutes les dix minutes — soit en gagner en basculant en mode « larp as AI ».
Sandrine — Ils ont parodié le « mode raisonnement » des vrais modèles. Tu paies plus cher pour réfléchir plus longtemps. C'est exactement la grille tarifaire d'OpenAI, en blague.
Antonin — Et le site te prévient : si tu rates le chrono, Sam Altman fait cramer ton H100. Le H100, c'est la carte graphique qui fait tourner les modèles, à trente mille dollars pièce.
Sandrine — Le génie, c'est l'inversion. D'habitude, l'humain consomme, la machine produit. Là, tu dois produire avant de consommer. Contribuer pour avoir le droit de demander. Une économie de la friction, à l'envers de tout ce qu'on a optimisé depuis vingt ans.
Antonin — Et les chiffres suivent. Un mois après le lancement, plus de vingt-cinq millions de visiteurs uniques, près de deux cent quatre-vingts millions de visites. Seize mille personnes connectées en même temps, en pic.
Sandrine — Pour un site amateur, sans serveur d'IA, monté par un ado. Mashable l'a résumé en deux mots : « amateurish and charming ». Maladroit et charmant. Le compliment le plus exact de l'année.
Antonin — Et c'est tout le propos. Maroju dit avoir fait ça par ras-le-bol du contenu généré qui inonde internet. Le fameux « AI slop » : les textes machine répétitifs, le ton trop poli, les images sorties de la vallée de l'étrange.
Sandrine — Le slogan en pied de page dit tout : « les humains font des erreurs, c'est ce qui nous rend humains. » On a passé une décennie à fabriquer la réponse parfaite, instantanée, gratuite. Et le moment où la machine y arrive enfin...
Antonin — ...la rareté se déplace. La chose qu'on ne sait plus produire en masse, c'est la réponse bancale. Lente. Tapée à la main par un inconnu qui se trompe à sa manière à lui.
Sandrine — C'est ça le retournement économique, et il est joli. Quand l'offre d'un bien devient infinie et gratuite, sa valeur tend vers zéro. Le prix migre vers ce qui reste rare. Ici : le défaut humain. Le bug est devenu la fonctionnalité que personne d'autre ne sait fabriquer.
Antonin — Cela dit, soyons honnêtes. Deeper Insights note que dès que ça a grossi, le site s'est rempli — je cite — de « connards et de ragebait ». La foule humaine, c'est aussi ça.
Sandrine — Bien sûr. On célèbre le chaos humain jusqu'au moment où le chaos humain débarque vraiment. Wikipédia classe le truc à la fois comme jeu de navigateur, expérience de sciences sociales, et critique de l'intelligence artificielle. Disons : performance collective sur la nostalgie d'un internet plus brouillon.
Antonin — Et c'est peut-être le plus drôle. Le geste anti-IA le plus populaire de 2026 n'est pas une régulation, ni un AI Act. C'est vingt-cinq millions de gens qui jouent à être la machine.
Sandrine — Pour redécouvrir qu'ils préfèrent l'autre humain en face. Maladroit, en retard, à côté de la plaque. On a construit la perfection, et on fait la queue pour quelqu'un qui se trompe.