Périgée Focus — Bulle IA : quand la BRI voit un fantôme à mille milliards
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▸ Périgée Focus2026.07.09 · Miss Baker
Périgée

PÉRIGÉE

Le point de l'orbite où l'IA passe au plus près de votre entreprise.

IA Focus #8

Bulle IA : quand la BRI voit un fantôme à mille milliards

Bulle IA : quand la BRI voit un fantôme à mille milliards

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Antonin — Quand Reddit crie à la bulle IA, c'est une histoire de feu de camp. Quand la Banque des règlements internationaux le dit dans son rapport annuel… la pièce se refroidit d'un coup.

Sandrine — Oui, la BRI, ce n'est pas un compte Twitter anonyme. C'est la banque centrale des banques centrales. La voix la plus sobre de la finance mondiale. Et en juin deux mille vingt-six, elle publie noir sur blanc que le boom de l'IA peut se solder par un long krach d'investissement.

Antonin — Alors précisons tout de suite, parce que c'est important. La BRI ne dit pas « l'IA est une bulle ». Elle dit autre chose.

Sandrine — Elle dit : surinvestissement potentiellement insoutenable, valorisations tendues, structures de financement opaques, risque de contagion vers l'économie réelle. C'est plus prudent qu'un titre de presse, mais franchement… c'est pire.

Antonin — Pire parce que c'est technique.

Sandrine — Pire parce que c'est chiffré. Les cinq grands hyperscalers — Microsoft, Google, Amazon, Meta, Apple — ont prévu plus de mille milliards de dollars de capex IA sur deux mille vingt-cinq et deux mille vingt-six. Un rythme qui dépasse leurs bénéfices et leur trésorerie libre.

Antonin — Alors mille milliards, on va commencer par là. Sandrine, capex, pour un dirigeant qui n'est pas de la tech, on l'explique comment ?

Sandrine — Pensez au coût de construction d'une autoroute, ou d'une usine. Vous dépensez aujourd'hui, très gros, pour une infrastructure que vous espérez rentabiliser sur dix, vingt ans. Le capex IA, c'est ça : les data centers, les puces, les réseaux électriques. Sauf que là, la note dépasse ce que les entreprises gagnent réellement chaque année.

Antonin — Donc elles empruntent.

Sandrine — Elles empruntent. Et c'est là que la BRI monte d'un cran. Jusqu'ici, dans son bulletin trimestriel, elle classait ces risques comme « modérés ». Dans le rapport annuel, elle prévient qu'une correction pourrait être aussi perturbatrice pour le crédit que la crise de deux mille huit.

Antonin — Deux mille huit. Le mot est lâché.

Sandrine — Le mot est lâché. Et il n'est pas lâché par un influenceur, il est lâché par l'institution qui coordonne les banques centrales.

Antonin — Bon. Alors entrons dans la mécanique, parce que je crois que c'est là que ça devient intéressant. Pourquoi cette fois, le risque touche le salon, et plus seulement la salle des marchés ?

Sandrine — Trois raisons. Le crédit, les financements circulaires, et les subventions d'usage. On prend dans l'ordre.

Antonin — Le crédit, d'abord.

Sandrine — Le trillion a roulé sur du crédit bon marché. Emprunts obligataires, baux de data centers construits par des tiers avec des clauses « take-or-pay » — vous payez même si vous n'utilisez pas — engagements hors bilan. Image simple : pendant quelques années, tout le monde a construit des immeubles IA à crédit, en partant du principe que les loyers, c'est-à-dire les revenus IA, allaient suivre.

Antonin — Et si les loyers ne suivent pas…

Sandrine — L'immeuble reste debout. La dette aussi. Il y a même un détail technique cruel que la BRI pointe : l'obsolescence des puces. Chaque nouvelle génération de processeurs est tellement plus performante par dollar que le stock existant peut devenir économiquement inutilisable avant la fin de son amortissement comptable.

Antonin — Donc vous avez emprunté pour du matériel qui vaut déjà moins que sa dette.

Sandrine — Exactement. Deuxième mécanisme, les financements circulaires. Là, c'est fascinant.

Antonin — Vas-y.

Sandrine — Les fabricants de puces — Nvidia typiquement — et les géants du cloud prennent des participations dans les labs d'IA. Ces labs s'engagent contractuellement à racheter des puces et de la capacité de calcul aux mêmes investisseurs. L'argent tourne en rond.

Antonin — Donc A met de l'argent dans B, et B signe un contrat pour acheter à A.

Sandrine — Et les revenus de B viennent en grande partie d'A. Vue de loin, les chiffres sont impressionnants. Vue de près, l'argent fait des ronds dans l'eau. Tant que la croyance collective tient, tout le monde affiche croissance et retour sur investissement. Si un maillon lâche, les chaînes de contrats se retournent en défauts.

Antonin — Et la BRI note que beaucoup de ces financements passent par des hedge funds, du crédit privé…

Sandrine — Des institutions non bancaires, soumises à une surveillance beaucoup plus légère que les banques. Zhang Tao, représentant Asie-Pacifique de la BRI, a dit qu'une correction pourrait se dénouer bien plus vite qu'une crise bancaire classique. Précisément parce que ces véhicules sont peu régulés.

Antonin — Troisième mécanisme : les subventions d'usage. C'est celui qui touche directement les entreprises qui utilisent l'IA, pas juste celles qui l'investissent.

Sandrine — Et c'est celui qu'on sous-estime. L'IA que vous utilisez tous les jours dans votre entreprise, elle a été massivement subventionnée pour capter le marché. Offres illimitées, bundles généreux, remises fortes aux gros comptes, prix d'inférence proches du coût marginal.

Antonin — Alors attention à la formulation, parce que « vendre à perte », c'est contesté.

Sandrine — Contesté, oui. Le prix public de l'API ne reflète pas directement le coût réel de compute pour le fournisseur. Donc on ne dit pas « ils vendent à perte » au global. Ce qui est établi, c'est une adoption subventionnée — prix d'appel, bundles, remises structurantes — et ce qui est établi aussi, c'est que ça se retire.

Antonin — Exemple concret ?

Sandrine — Anthropic a supprimé son plan illimité en deux mille vingt-six. Pousse désormais les entreprises vers une API tarifée standard. C'est le signal le plus visible.

Antonin — Image ?

Sandrine — Vous avez pris l'autoroute IA quand le péage était quasi gratuit, parce que quelqu'un d'autre payait la note. Ce péage commence à remonter. La question n'est pas morale, elle est économique : à quel niveau se stabilisera le vrai prix ?

Antonin — Et le marché du crédit envoie déjà un signal, non ?

Sandrine — Premier signal. Depuis janvier deux mille vingt-cinq, les primes de CDS — l'assurance contre le défaut — des émetteurs IA notés BBB ou mieux augmentent. Alors que l'indice large des émetteurs de même qualité, lui, se détend.

Antonin — Ça veut dire quoi, concrètement ?

Sandrine — Le credit spread, c'est la différence entre le taux payé par une entreprise normale et celui payé par une entreprise IA, à même note de crédit. Si cette différence s'ouvre, c'est comme une prime d'assurance qui grimpe pour couvrir le même type de voiture. Le marché dit poliment : je vous prête, mais je vous trouve plus accidentogènes.

Antonin — Bon. Faisons un pas de côté. Pour un dirigeant qui nous écoute, la vraie question, ce n'est pas « bulle ou pas ». C'est autre chose.

Sandrine — C'est la dépendance. C'est le cœur du sujet.

Antonin — Explique.

Sandrine — Si demain le vrai prix de l'IA se révèle — que la bulle éclate, ou simplement que les subventions finissent — l'entreprise qui a bâti son produit sur une API subventionnée peut voir son coût direct multiplié en quelques mois. Marges compressées. Modèle économique remis en cause.

Antonin — Et l'entreprise qui a externalisé son… je cite… « cerveau » à un fournisseur unique de modèle ?

Sandrine — Elle n'a aucun levier de négociation. Aucun. Elle est exposée à toute rupture de service, à tout changement de licence, à toute restriction d'usage — que ce soit pour raisons de régulation, de stratégie commerciale ou de priorité produit du fournisseur.

Antonin — Image ?

Sandrine — Si votre maison repose sur un seul pilier, et que ce pilier est loué… vous ne maîtrisez ni le prix, ni la stabilité du pilier. La fragilité n'est pas dans l'IA. Elle est dans la structure de vos dépendances.

Antonin — Bien. Alors passons à ce qui est, je crois, le vrai enseignement de cet épisode. La leçon historique.

Sandrine — Et là, la BRI est explicite. Elle inscrit le boom IA dans une lignée précise : les canaux des années mille huit cent trente. Le krach ferroviaire britannique des années mille huit cent quarante. Le crash dotcom de la fin des années mille neuf cent quatre-vingt-dix.

Antonin — Signature commune ?

Sandrine — Trois temps. Un : percée technologique bien réelle. Les canaux ont transformé le transport de marchandises. Les chemins de fer ont créé le marché national britannique. Internet a réellement créé l'économie numérique. On ne parle pas d'escroqueries.

Antonin — Deux ?

Sandrine — Surinvestissement alimenté par l'argent facile et l'euphorie. On construit trop vite, trop cher, trop concentré, sur des hypothèses de revenus qui ne se matérialiseront pas au calendrier prévu.

Antonin — Et trois ?

Sandrine — Crash financier. L'infrastructure, elle, reste. Le krach ferroviaire de mille huit cent quarante-cinq a lessivé les actionnaires. Mais les voies sont restées. Elles ont porté un siècle de commerce.

Antonin — Et le dotcom, c'est l'exemple qui parle le plus aux gens de notre génération.

Sandrine — Des milliards brûlés, faillites en cascade, actionnaires ruinés. Mais la fibre optique posée à perte pendant la bulle est ensuite devenue la colonne vertébrale bon marché de YouTube, Netflix, du cloud. Sans cette fibre « dark » posée par des sociétés mortes, la décennie deux mille dix n'existe pas telle qu'on la connaît.

Antonin — Donc la règle, si je résume.

Sandrine — Le capital brûle. L'infrastructure utile survit. Et devient un bien commun bon marché.

Antonin — C'est presque une consolation, non ?

Sandrine — Pour la société oui. Pour les actionnaires du moment, beaucoup moins. La tradition libérale classique — Hayek notamment — a un mot pour ça : le malinvestissement. L'argent facile provoque du surinvestissement, la correction purge le mauvais capital. Pas la technologie.

Antonin — Alors appliquons à l'IA. Qu'est-ce qui va jouer, cette fois, le rôle de « la fibre qui reste » ?

Sandrine — Deux couches. La couche physique — data centers, lignes électriques, compétences humaines formées. Elle reste. Elle sera peut-être vendue à décote, mais elle reste.

Antonin — Et la deuxième couche ?

Sandrine — Les modèles ouverts. Les poids open-source. Llama, Mistral, DeepSeek, Qwen, et d'autres déjà largement diffusés. Ces modèles ne disparaissent pas si un hyperscaler réduit la voilure, si un lab ferme, si les prix API doublent.

Antonin — C'est ça la fibre IA.

Sandrine — C'est ça. Une infrastructure logicielle qu'on peut déployer sur son propre cloud, ou en interne. Qu'on peut optimiser pour ses cas d'usage. Qu'on peut comparer entre plusieurs fournisseurs d'inférence.

Antonin — Donc pour un dirigeant, la résilience, ça se traduit comment concrètement ?

Sandrine — Garder une porte de sortie technique. Pouvoir faire tourner son produit sur un modèle open-source auto-hébergé, même si l'API préférée devient trop chère ou trop restrictive. Éviter le lock-in total à un seul lab ou hyperscaler sur les fonctions critiques — recommandation, recherche interne, copilots métiers.

Antonin — Penser l'IA comme une infrastructure qu'on possède au moins partiellement, pas seulement comme un service qu'on loue.

Sandrine — Exactement. Et ce n'est pas idéologique. Ce n'est pas « il faut tout renationaliser » ou « il faut tout héberger soi-même ». C'est du bon sens de bilan : où sont mes dépendances, quels actifs je possède réellement ?

Antonin — Et il y a une version encore plus radicale de ce bon sens de bilan. Parfois, la meilleure protection contre le repricing, c'est de ne pas mettre d'IA du tout.

Sandrine — Ah, il faut le dire. Parce qu'en ce moment tout le monde veut coller de l'IA partout. C'est devenu un réflexe, presque une mode. Et dans une énorme partie des cas… une simple automatisation fait le même travail. En mieux.

Antonin — Un exemple ?

Sandrine — Trier des e-mails entrants. Extraire trois champs d'une facture au format connu. Relancer un client qui n'a pas payé. Router un ticket vers le bon service. Rien de tout ça n'a besoin d'un grand modèle de langage à chaque appel. Un script, une règle, un bon vieil automatisme le font — pour une fraction du coût, et sans dépendre de personne.

Antonin — Alors que si vous branchez un modèle payant là-dessus…

Sandrine — Vous mettez un moteur de fusée sur une trottinette. Ça marche, oui. Mais vous payez le carburant du moteur de fusée. Et le jour où ce carburant triple, vous découvrez que vous n'aviez jamais eu besoin de la fusée. La question à se poser pour chaque usage, elle est bête et elle est saine : est-ce que j'ai besoin d'intelligence, ici… ou juste d'automatisation ?

Antonin — Et on garde l'IA pour…

Sandrine — Pour ce qu'aucune règle ne sait faire. Comprendre une demande floue, résumer, raisonner sur du texte ambigu, dialoguer. Là, elle apporte une vraie valeur. Le reste, souvent, c'est de l'ingénierie classique qu'on a déguisée en IA parce que ça se vend mieux en réunion.

Antonin — Donc récit d'avertissement, au fond.

Sandrine — Récit d'avertissement, complètement. Et je pèse mes mots : ça va se corriger. On ne sait pas quand — personne ne le sait, méfiez-vous de quiconque vous donne une date. Mais l'argent facile ne dure jamais. La seule question, c'est le quand, pas le si.

Antonin — Alors qu'est-ce qu'on fait de ça aujourd'hui, pendant que tout va encore bien ?

Sandrine — On prépare le plan B avant d'en avoir besoin. Pas dans la panique, le jour où le péage double. Maintenant. Concrètement : ne soyez pas totalement dépendant d'un seul modèle sur vos fonctions critiques. Gardez une alternative open-source que vous savez déployer. Réservez l'IA aux endroits où elle change vraiment la donne. Et sur tout le reste, revenez à des automatisations simples, que vous maîtrisez de bout en bout.

Antonin — Un plan de secours qu'on espère ne jamais dérouler.

Sandrine — Comme une assurance. On ne souhaite pas l'incendie. Mais on ne construit pas sa maison sans issue de secours sous prétexte qu'elle n'a jamais brûlé.

Antonin — Bilan, alors.

Sandrine — La bulle financière de l'IA peut éclater. Ou, plus probablement, se dégonfler dans une longue récession d'investissement. La BRI le dit, l'histoire le rime. La technologie, elle, restera. Ce qui brûlera, c'est le capital de ceux qui auront confondu louer et posséder.

Antonin — Et la bonne question, ce n'est donc pas « l'IA est-elle une bulle ».

Sandrine — Non. C'est : quand l'argent facile s'en ira, serai-je celui qui possède un bout d'infrastructure et un plan B… ou celui qui payait un loyer qu'il ne peut soudain plus payer ?

Antonin — Ni techno-béat, ni techno-panique.

Sandrine — Juste lucide sur la structure de ses dépendances. Sobre sur ce qu'on automatise vraiment. Et prêt, le jour où l'addition remontera jusqu'au salon.

Antonin — Sur cette image, on vous laisse. Gardez une porte de sortie.

Sandrine — Et à bientôt, pour un prochain Focus.

La Banque des règlements internationaux, la plus sobre des voix financières, range le boom de l'IA dans la lignée des canaux de 1830, du rail de 1840 et de la dotcom. Un trillion de capex à crédit, des financements qui tournent en rond, une adoption subventionnée qui se retire — on regarde ce que ces bulles d'infrastructure laissent au sol quand l'argent facile s'en va, et la vraie question à se poser avant que le loyer ne décuple.

▸ Pour aller plus loin

https://fortune.com/2026/06/29/bis-central-bank-warning-hyperscaler-data-center-1-trillion-gamble-recession/

▸ Sources

https://www.reuters.com/commentary/reuters-open-interest/bis-dares-blaspheme-ai-bubble-fears-wane-2026-06-30/

https://fortune.com/2026/06/29/bis-central-bank-warning-hyperscaler-data-center-1-trillion-gamble-recession/

▸ Dossier de recherche →
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