Antonin — Seize juin deux mille vingt-six. Bercy annonce la création de la DIAN. La Direction de l'intelligence artificielle et du numérique.
Sandrine — Le nom est déjà un programme.
Antonin — Mission affichée : piloter la stratégie IA et numérique des ministères économiques et financiers. Citation de David Amiel, ministre de l'Action et des Comptes publics… « L'intelligence artificielle doit permettre à l'administration de gagner en efficacité et en réactivité. »
Sandrine — Bien. Et pour gagner en efficacité grâce à un outil qui automatise… on crée une direction.
Antonin — Avec un directeur.
Sandrine — Des sous-directeurs.
Antonin — Des chefs de bureau, des chargés de mission, un budget de fonctionnement…
Sandrine — Et, j'imagine, des réunions de pilotage sur la stratégie de déploiement de l'outil qui doit, un jour, peut-être, permettre de supprimer des réunions de pilotage.
Antonin — C'est exactement ça. Bon, Sandrine, soyons honnêtes deux secondes. La DIAN ne sort pas de nulle part.
Sandrine — Non, et c'est important de le dire. Elle succède au Service du numérique du Secrétariat général de Bercy. Une structure qui existait déjà.
Antonin — Donc en toute rigueur, c'est un re-baptême et une montée en grade. Un service devient une direction.
Sandrine — Voilà. Pas une création ex nihilo. Et Bercy met en avant le fait que c'est le premier ministère à inscrire « intelligence artificielle » dans l'intitulé d'une direction.
Antonin — Premier signal.
Sandrine — Premier de quoi, c'est ça la question. Premier à le mettre dans le nom… ou premier à transformer concrètement quelque chose ?
Antonin — On y vient. D'abord le décor. Parce qu'on ne lit pas cette annonce dans le vide.
Sandrine — Non. Chiffres de l'IREF, en collaboration avec le géographe Gérard-François Dumont. Entre deux mille dix-huit et deux mille vingt-quatre, la population française progresse d'environ deux virgule quatre pour cent.
Antonin — Et les effectifs de la fonction publique ?
Sandrine — Neuf virgule quatre pour cent. On passe de cinq virgule trois millions d'agents à cinq virgule huit millions. Près de cinq cent mille agents publics de plus en six ans.
Antonin — Soit quatre fois plus vite que la population.
Sandrine — À peu près. Environ quatre-vingt-quatre fonctionnaires pour mille habitants. Près de vingt pour cent de l'emploi total.
Antonin — Donc quand une nouvelle priorité arrive — disons l'IA, par hasard — le réflexe documenté, c'est quoi ?
Sandrine — Ajouter un étage. Pas simplifier l'existant. Ajouter.
Antonin — D'accord. Mais on ne va pas se contenter de dire « l'État est gros », c'est trop facile. Il y a un mécanisme derrière. Plusieurs, même.
Sandrine — Trois, et ils sont assez beaux à voir s'emboîter. Premier : la loi de Parkinson. Cyril Northcote Parkinson, mille neuf cent cinquante-cinq.
Antonin — « Le travail s'étend jusqu'à occuper tout le temps disponible. »
Sandrine — Exactement. Et une administration tend à croître indépendamment de la charge réelle de travail. Or l'IA promet quoi ? De libérer du temps.
Antonin — Donc l'IA, c'est littéralement le carburant de Parkinson.
Sandrine — Si la structure n'est pas repensée en parallèle, le temps libéré sera re-rempli. Par des rapports, des comités, des feuilles de route sur la prochaine feuille de route.
Antonin — Deuxième mécanisme ?
Sandrine — L'école du public choice. James Buchanan, William Niskanen. L'idée : le haut fonctionnaire est un acteur rationnel qui maximise le budget et les effectifs de son unité, parce que c'est comme ça que se mesure son influence.
Antonin — Donc proposer une direction plutôt qu'un service…
Sandrine — …c'est strictement rationnel. Plus de poids dans les arbitrages, plus de visibilité, plus de capacité à attirer talents et crédits. Sur un sujet « chaud » comme l'IA, ce serait presque irrationnel de ne pas le faire.
Antonin — Donc on ne reproche pas aux gens d'être bêtes. On observe qu'ils sont logiques.
Sandrine — Voilà. C'est plus intéressant comme ça. Et troisième cadre, Bastiat. Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
Antonin — Ce qu'on voit, là, c'est le communiqué. Quatre ministres signataires. Un organigramme modernisé. Bercy fier d'être « le premier ».
Sandrine — Ce qu'on ne voit pas : le coût récurrent de fonctionnement. La masse salariale d'encadrement supplémentaire. Et surtout le contrefactuel.
Antonin — C'est-à-dire ?
Sandrine — Le Service du numérique qu'on aurait pu rationaliser. Mutualiser avec d'autres ministères. Intégrer dans une réforme plus large. À la place, on l'a promu.
Antonin — Bon. Steelman, Sandrine. Parce que sinon on devient un pamphlet, et ce n'est pas l'idée.
Sandrine — L'argument sérieux existe, oui. L'IA dans l'État, ça touche à la souveraineté numérique, aux données publiques, à la sécurité, à la relation usager. Sans chef de file clair, vous avez cinquante initiatives dispersées, redondantes, parfois incompatibles.
Antonin — Donc identifier un point de responsabilité, ce n'est pas absurde.
Sandrine — Pas du tout. Mettre quelqu'un en charge vaut mieux que la nébuleuse. Effet de signal interne, aussi : élever le sujet au rang de direction, c'est dire à toute la maison « ce n'est plus un sujet de back-office ».
Antonin — Et puisqu'on remplace un service existant…
Sandrine — …sur le papier, pas d'effectif net supplémentaire. C'est défendable. Pour l'instant.
Antonin — Pour l'instant.
Sandrine — Oui. Parce que la vraie question, elle n'est ni dans le nom ni dans le communiqué. Elle est mesurable.
Antonin — Et c'est là que ça devient intéressant. La feuille de route deux mille vingt-six – deux mille vingt-sept est annoncée pour fin juin.
Sandrine — Bercy a une occasion en or. Inscrire dans cette feuille de route des engagements chiffrés.
Antonin — Genre ?
Sandrine — Nombre de formulaires supprimés ou fusionnés. Nombre de process manuels remplacés. Délais moyens de traitement avant et après sur des démarches phares.
Antonin — Et côté ressources humaines ?
Sandrine — Solde net d'équivalents temps plein sur tout le périmètre fonctions support et numérique. Pas seulement la DIAN. Le périmètre.
Antonin — Parce que sinon on regarde un seul tuyau pendant qu'à côté…
Sandrine — …trois autres se remplissent tranquillement. Voilà.
Antonin — Donc dans douze mois, deux chiffres. Le solde net d'ETP. Et le nombre de démarches effectivement supprimées.
Sandrine — La DIAN a-t-elle remplacé des postes, ou s'y est-elle ajoutée. Et combien de paperasse en moins pour le citoyen. Deux chiffres, c'est tout.
Antonin — Il y a quand même un truc qui me frappe, Sandrine. Dans le privé, quand un dirigeant annonce « on intègre l'IA », l'analyste financier comprend immédiatement : réorganisation, automatisation, parfois réduction de postes.
Sandrine — Et c'est dit comme tel. Amazon supprime quatorze mille emplois, c'est dans le communiqué.
Antonin — Côté public, « on intègre l'IA » ne semble jamais cohabiter avec « réduction d'effectifs » dans la même phrase.
Sandrine — Curieux, hein.
Antonin — On note.
Sandrine — Et ce n'est pas un procès. Il y a de bonnes raisons : statut, dialogue social, missions régaliennes qu'on ne touche pas. Mais alors il faut le dire. Si la promesse n'est pas « moins d'agents pour plus de service », alors la promesse, c'est quoi ?
Antonin — « Mêmes effectifs, meilleur service » ? Ce serait honnête.
Sandrine — Ce serait honnête. Et mesurable. Mais ce n'est pas ce qui est dit.
Antonin — Ce qui est dit, c'est « efficacité » et « réactivité » au singulier indéfini.
Sandrine — Le degré zéro du KPI.
Antonin — Reprenons l'image-pivot. On crée une direction pour piloter la technologie qui, dans le secteur privé, sert souvent à supprimer des directions.
Sandrine — C'est presque du Courteline. Pour réduire les réunions de pilotage grâce à l'IA, première étape : organiser une réunion de pilotage sur l'IA.
Antonin — Et la deuxième : nommer un sous-directeur chargé du suivi des réunions de pilotage.
Sandrine — La troisième, c'est la feuille de route sur la coordination des sous-directeurs.
Antonin — On peut s'arrêter là, sinon on déprime.
Sandrine — Mais sérieusement, ce n'est pas méchant. C'est… prévisible. Et c'est ça qui devrait alerter.
Antonin — Pourquoi ?
Sandrine — Parce que la prévisibilité, en matière institutionnelle, c'est le signe qu'un mécanisme tourne tout seul. Parkinson, public choice, Bastiat. Trois cadres, trois angles, même conclusion : sans contre-force explicite, la structure grossit.
Antonin — Et la contre-force, normalement, ce devrait être quoi ?
Sandrine — Un objectif chiffré de simplification. Inscrit. Daté. Vérifiable.
Antonin — Donc le test pour la DIAN, dans un an, ce n'est pas…
Sandrine — …« combien de stratégies avez-vous produites ». Non.
Antonin — C'est…
Sandrine — « Combien de formulaires avez-vous fait disparaître. » Voilà la question.
Antonin — On la pose maintenant. On la reposera en juin deux mille vingt-sept.
Sandrine — Avec les mêmes deux chiffres : ETP nets sur le périmètre, et démarches supprimées. Le reste, c'est de la communication.
Antonin — Bilan : une direction de plus pour piloter l'outil censé permettre, à terme, d'en avoir moins. Ce n'est pas absurde — c'est rationnel pour celui qui la dirige. C'est mesurable — et c'est la première fois que l'outil lui-même rend l'écart vérifiable.
Sandrine — Rendez-vous dans douze mois. Avec un tableur, pas un communiqué.
Antonin — Périgée Focus, à très vite.