Antonin — Bienvenue dans Périgée, l'édition de la semaine par Miss Baker. Au programme : l'IA qui s'installe dans les Urssaf, un plan régional à soixante millions, et onze cent quatorze startups qui cherchent encore leur modèle. Sandrine, prête ?
Sandrine — Prête, Antonin. Et je préviens tout de suite… cette semaine, l'argent public a beaucoup travaillé.
Antonin — On commence par Toulouse. L'État annonce la généralisation de l'IA dans les Urssaf pour deux mille vingt-sept. Deux voicebots, neuf chatbots, trois livechats déjà en place, un mailbot en test.
Sandrine — Deux voicebots, neuf chatbots… c'est une taxonomie très précise pour dire « on remplace le standard téléphonique ». La communication insiste, je cite, sur « l'aide aux agents ». On note.
Antonin — Tu es dubitative ?
Sandrine — Je suis attentive. Automatiser une administration, ce n'est pas absurde… au contraire. Mais quand l'Urssaf déploie un mailbot pour traiter les courriers des cotisants, la vraie question, c'est : est-ce que le cotisant, lui, aura le droit de répondre avec son propre mailbot ? Enfin j'imagine que non.
Antonin — Restons en Haute-Garonne. Le Département lance une « Semaine de l'intelligence artificielle » dans ses Maisons du Département, après un premier atelier grand public à Fonsorbes le vingt-six juin.
Sandrine — Conférences, démonstrations, acculturation… le vocabulaire de l'acculturation, franchement, c'est devenu un genre littéraire à lui seul.
Antonin — C'est utile, non ?
Sandrine — Ça peut l'être. Mais on assiste surtout à un empilement : la Région forme, le Département forme, l'État forme, les chambres consulaires forment… et pendant ce temps, les gens apprennent l'IA sur leur téléphone en trois soirs. Le vrai apprentissage se fait ailleurs, gratuitement, et souvent mieux.
Antonin — Toujours à Toulouse, le « Printemps du Numérique » revient en édition deux mille vingt-six, avec l'IA comme fil conducteur, une programmation cas d'usage entreprises, acculturation des dirigeants. Toulouse Éco relaye.
Sandrine — Curieux, comme tu dirais. Une programmation « orientée cas d'usage » et « acculturation des dirigeants »… en clair, on met en scène les entreprises qui savent déjà, devant les entreprises qui ne savent pas encore, avec l'argent des deux.
Antonin — On passe à l'échelle Occitanie. Montpellier, webinaire Dreets-Région le vingt-cinq juin sur le plan IA Occitanie, soixante millions d'euros. Diagnostics IA pour PME, aides R et D, formations courtes.
Sandrine — Soixante millions… c'est un chiffre honnête, ni ridicule ni pharaonique. Ce qui m'intéresse, c'est la mécanique : diagnostic subventionné, formation subventionnée, projet subventionné. À la fin, il faudra bien qu'une entreprise vende quelque chose à un client qui paie, lui, avec de vrais euros.
Antonin — Transitions Pro Occitanie publie un livre blanc « IA et reconversions », panorama d'impacts métiers industrie, santé, services, et cartographie des financements.
Sandrine — La cartographie des financements, c'est devenu le vrai livrable. On ne cartographie plus les métiers menacés… on cartographie les guichets pour se reconvertir. C'est une inversion assez fascinante.
Antonin — Et la Dreets met à jour son « Panorama de l'IA en Occitanie » le vingt-sept juin. Clusters, programmes publics, acteurs privés, autour de Montpellier, Nîmes, Perpignan, Tarbes.
Sandrine — Utile pour repérer qui fait quoi. Je note quand même que dans ce genre de panorama, les acteurs privés apparaissent souvent… parce qu'ils émargent quelque part à un programme public. La frontière est floue.
Antonin — Échelle nationale. Google déploie cet été en France ses « Aperçus IA » et son « AI Mode ». Des réponses synthétiques au-dessus des liens classiques. Les quatre cent cinquante éditeurs déjà rémunérés au titre du droit voisin seraient concernés.
Sandrine — Alors ça… c'est le vrai sujet de la semaine. Google a passé vingt ans à envoyer du trafic aux éditeurs, il commence à le garder pour lui. Et il négocie, en parallèle, la rémunération de contenus… qu'il aspire pour ne plus renvoyer vers eux.
Antonin — Le droit voisin protège, non ?
Sandrine — Le droit voisin transforme un problème de marché en négociation politique. Ce qui n'est pas la même chose que le résoudre. Les éditeurs touchent un chèque, perdent leur audience, et deviennent structurellement dépendants du chèque. C'est un cas d'école.
Antonin — Et la DINUM, la Direction interministérielle du numérique, publie sa treizième infolettre « IA dans l'État ». Assistants IA pour agents publics, cloud de confiance, conformité à l'AI Act.
Sandrine — Treizième infolettre. Je salue la constance. Sur le fond, la DINUM fait du travail sérieux. Le paradoxe, c'est qu'on demande à l'État d'être à la fois régulateur de l'IA via l'AI Act, client de l'IA via ses assistants agents, et opérateur via le cloud de confiance. Trois casquettes, un seul acteur.
Antonin — Passons au coup de pied. France Digitale et Roland Berger ont compté : onze cent quatorze startups IA en France en deux mille vingt-six. Moins d'une sur trois est rentable.
Sandrine — Onze cent quatorze. C'est le chiffre qu'on va voir passer dans tous les discours de ministres pendant six mois.
Antonin — Et le problème ?
Sandrine — Le problème, c'est que moins d'un tiers gagne de l'argent. Et qu'une part notable vit sous perfusion : crédit impôt recherche, subventions régionales, commandes publiques. Ce n'est pas un écosystème, c'est un jardin d'acclimatation.
Antonin — Tu es dure.
Sandrine — Je suis descriptive. Avoir onze cent quatorze startups, c'est facile quand on finance l'entrée. Le vrai test, c'est la sortie : combien atteignent dix millions de revenus récurrents sans argent public ? La réponse, on ne l'a pas dans le rapport. Étrangement.
Antonin — Tu ne dis pas qu'il faut couper les aides.
Sandrine — Non. Je dis qu'il faut regarder le bon indicateur. On célèbre le nombre… parce que c'est le plus flatteur, et le moins engageant. Un pays qui aurait quatre cents startups IA rentables serait dans une bien meilleure position que onze cents en perfusion.
Antonin — Bilan : on confond densité et santé.
Sandrine — Exactement.
Antonin — Passons au conseil culturel. Tu proposes « L'Âge du capitalisme de surveillance » de Shoshana Zuboff, deux mille dix-neuf.
Sandrine — Un livre dense, parfois répétitif, mais lucide. Zuboff décrit comment les géants du numérique, Google en tête, ont transformé nos comportements en matière première d'une économie prédictive. Elle nomme quelque chose qu'on subissait sans mot : l'extraction industrielle de l'expérience.
Antonin — Pourquoi maintenant ?
Sandrine — Parce que les Aperçus IA de Google, dont on parlait tout à l'heure, sont exactement le chapitre qui manquait au livre. On ne se bat plus pour l'accès à l'information… on se bat pour savoir qui capte l'attention, qui la reformule, et qui en tire la rente.
Antonin — À noter : Zuboff n'est pas anti-marché, elle est anti-captation asymétrique. Nuance importante.
Sandrine — Nuance essentielle. Elle défend une idée très classique en fait : un marché fonctionne si les deux côtés savent ce qu'ils échangent. Là, un côté sait tout, l'autre coche « j'accepte les conditions ».
Antonin — Voilà pour cette édition de Périgée. On retient : l'État se numérise et se forme lui-même, la région finance des diagnostics, onze cents startups cherchent leur premier client payant, et Google reformule Internet pendant qu'on négocie le prix des miettes. À la semaine prochaine.
Sandrine — À la semaine prochaine.