Antonin — Bienvenue dans Périgée. Aujourd'hui, une question simple : peut-on être souverain quand on dépend d'une licence ? Airbus signe avec Mistral, Bruxelles promet deux cents milliards, et Washington appuie sur un bouton. Sandrine, ça commence fort.
Sandrine — Ça commence fort, oui. La souveraineté européenne en contrat privé et en subvention publique. Deux piliers très solides. On en reparle dans dix minutes, mais le décor est posé, Antonin.
Antonin — On commence par Toulouse. ANITI tient sa journée annuelle « IA pour la santé » le vingt-cinq juin, à La Cité, quartier Montaudran. Diagnostic, imagerie, parcours patient, et la rencontre chercheurs, CHU, industriels.
Sandrine — Classique et utile. La santé, c'est le terrain où l'IA a le plus à prouver et le moins le droit de se tromper. On note que tout le monde s'y précipite.
Antonin — Et justement, une agence toulousaine, EpickOne, publie le onze juin un guide qui chiffre enfin le ticket d'entrée. Trois mille à vingt-cinq mille euros pour un chatbot. Cinq mille à soixante mille pour un assistant interne.
Sandrine — Enfin des prix. Vous savez ce qui manque cruellement dans ce secteur ? Une fourchette. Une seule entreprise qui dit combien ça coûte vraiment, plutôt que « ça dépend de votre transformation ».
Antonin — L'item Toulouse qui compte : le vingt-huit mai, Airbus signe avec Mistral pour déployer ses modèles. Aviation commerciale, hélicoptères, défense, spatial. En interne ou cloud dit « de confiance ».
Sandrine — Le mot important, c'est « confiance ». Airbus achète européen, on comprend la logique. Mais déployer un modèle de Mistral, c'est dépendre de Mistral. La souveraineté commence par une licence, et une licence, ça se renégocie.
Antonin — On y reviendra au coup de pied, parce que c'est précisément le sujet. En Occitanie maintenant. Montpellier : quatorze virgule neuf millions d'euros pour un hôpital « augmenté par l'IA » au CHU, via France 2030. Inria, le CINES, Scaleway, trois startups.
Sandrine — Une plateforme d'IA souveraine branchée sur l'hôpital. L'intention est bonne. La question que je pose, gentiment : qui maintient la plateforme dans cinq ans, quand le programme France 2030 sera clos ?
Antonin — À surveiller. Castres : Pierre Fabre confie sa R&D oncologie à l'IA d'Iktos pour concevoir des molécules.
Sandrine — Ça, c'est le bon usage. Pas de plateforme nationale, pas de slogan. Un labo, un fournisseur, un problème concret : trouver des molécules. L'IA y est un outil, pas un projet politique. Tiens, ça change.
Antonin — Et la Région confirme un Plan IA deux mille vingt-quatre - deux mille vingt-huit de soixante millions d'euros. Vingt-deux pour structurer une filière, dix-huit d'accompagnement, neuf de formation. Le Ceser, lui, réclame surtout des profs formés.
Sandrine — Le Ceser a raison, et c'est presque drôle. On met neuf millions sur la formation, et l'organe consultatif répond : formez d'abord les enseignants. Traduction : on finance la filière avant d'avoir les gens qui savent l'enseigner. L'ordre est inversé.
Antonin — Niveau France. Bloomberg rapporte que Mistral viserait trois milliards d'euros de levée, sur une valorisation pouvant atteindre vingt milliards. Contre onze virgule sept après sa série C de septembre.
Sandrine — Presque le double en quelques mois. Soit. C'est le champion européen, on veut y croire. Mais vingt milliards, c'est une valorisation qui suppose que Mistral reste indispensable. Or on vient de voir qu'Airbus peut en changer.
Antonin — La CNIL, ensuite. Le vingt-six mai, recommandations IA et RGPD : minimisation, transparence, articulation avec l'AI Act. Et le lendemain, son bilan : quatre-vingt-trois sanctions en deux mille vingt-cinq pour quatre cent quatre-vingt-six virgule huit millions d'euros.
Sandrine — Presque un demi-milliard. La CNIL prévient gentiment l'IA, juste après avoir encaissé. C'est une forme de pédagogie : voilà ce qui vous attend si vous oubliez de minimiser les données.
Antonin — Et Versailles : Choose France affiche soixante et onze projets pour quatre-vingt-treize milliards d'euros, l'IA en tête.
Sandrine — Le mot important, c'est « affiche ». Quatre-vingt-treize milliards annoncés. On comptera les usines réellement sorties de terre dans trois ans. Annoncer, c'est gratuit. Construire, moins.
Antonin — En Europe. Accord politique du sept mai : un paquet « digital omnibus » repousse à deux mille vingt-sept - deux mille vingt-huit l'essentiel des obligations de l'AI Act sur les systèmes à haut risque déjà sur le marché.
Sandrine — Magnifique. Bruxelles a écrit la loi la plus ambitieuse du monde sur l'IA, puis a découvert qu'elle était inapplicable, et la « simplifie » en repoussant les échéances. En clair : on a légiféré avant que la technologie soit stable. Effet non anticipé numéro un.
Antonin — Pendant ce temps, InvestAI promet deux cents milliards d'euros mobilisés, dont vingt pour des « gigafactories » de calcul. De grandes fermes pour entraîner les modèles.
Sandrine — Deux cents milliards « mobilisés ». Le mot, encore. Mobilisé ne veut pas dire dépensé, ni même engagé. L'argent public initial est bien plus modeste. On promet une infrastructure pendant qu'on repousse la régulation censée l'encadrer. Cohérence.
Antonin — Londres, vite : Wayve signe avec le gouvernement britannique pour ses robotaxis, après avoir levé un virgule deux milliard de dollars en février.
Sandrine — Tiens, un protocole pour autoriser, pas pour subventionner. Nuance britannique.
Antonin — Orbite mondiale. Le trente et un mai, le département du Commerce américain ferme la faille qui laissait des puces avancées atteindre des entités chinoises hors de Chine. Nouvelles exigences de licence.
Sandrine — La licence, toujours la licence. Washington rappelle que tout ce qui est américain dans la chaîne peut être coupé. Gardez ça en tête trente secondes.
Antonin — Ottawa vise deux cent cinquante mille emplois IA d'ici deux mille trente et un, avec un fonds de cinq cents millions de dollars canadiens. Et San Francisco : Anthropic boucle une série H de soixante-cinq milliards de dollars, valorisation post-money neuf cent soixante-cinq milliards. Devant OpenAI.
Sandrine — Près de mille milliards pour une entreprise qui vend du texte généré. On vit une époque formidable. Et ce même Anthropic nous amène droit au coup de pied.
Antonin — Le coup de pied, justement. Le douze juin, Anthropic annonce qu'elle va désactiver brutalement l'accès à ses modèles les plus avancés, après un ordre américain encadrant l'accès étranger.
Sandrine — Voilà. Reprenons toute l'édition. Airbus achète Mistral pour être souverain. L'Europe promet des gigafactories pour être souveraine. Et Anthropic, soixante-cinq milliards levés, éteint son meilleur modèle parce qu'un gouvernement l'a décidé.
Sandrine — Exactement. Avant, le risque c'était que le fournisseur fasse faillite, ou augmente ses prix. Maintenant, c'est qu'un État tiers décide pour lui. Votre copilote le plus performant peut s'éteindre non pas pour une raison commerciale, mais géopolitique.
Sandrine — Bien sûr. Dépendre d'un fournisseur reste dépendre, même quand il parle français. La vraie souveraineté, ce n'est pas de choisir un drapeau sur la facture. C'est de pouvoir continuer à travailler quand le fournisseur, lui, n'a plus le droit. Et ça, aucun contrat ne le garantit.
Sandrine — Et le douze juin, quelqu'un l'a révoqué. Premier signal.
Sandrine — Une série d'animation, « Pantheon », de Craig Silverstein, d'après Ken Liu, deux mille vingt-deux à deux mille vingt-trois. Des esprits humains numérisés, téléversés dans le cloud, qui deviennent des « Intelligences téléchargées » au service, ou à la merci, des géants de la tech. Une adolescente découvre que son père mort « vit » encore dans les serveurs.
Sandrine — Parce que la CNIL vient de publier ses recommandations sur la minimisation des données. « Pantheon » pousse l'idée jusqu'au bout : et si la donnée personnelle ultime, ce n'était plus vos traces, mais votre conscience elle-même ? Un actif numérique, valorisé, échangé. À mille milliards, peut-être.
Antonin — Sur ce vertige, on s'arrête. Cette semaine : la souveraineté s'écrit en contrats et en subventions, mais elle se coupe d'un ordre administratif. Airbus a choisi son fournisseur ; Anthropic a montré qui choisit vraiment.
Sandrine — Et le mot important de toute l'édition, Antonin ? Licence.