Antonin — Bienvenue dans Périgée, l'édition de la semaine. Au menu : de l'argent. Beaucoup d'argent. Et des règles qui, curieusement, prennent leur temps.
Sandrine — Le titre de l'édito résume bien, Antonin : l'argent coule, les règles attendent. Quelle coïncidence.
Antonin — On commence par Toulouse. Le SDIS trente-et-un, le service d'incendie de Haute-Garonne, lance « Le Petit Camion ». Un modèle d'IA pour analyser les appels au dix-huit et au cent-douze.
Sandrine — Donc l'IA trie les urgences avant l'opérateur humain. C'est un projet de recherche, soyons précis. Mais l'ordre d'arrivée est intéressant : on déploie sur les appels d'urgence, et on régule plus tard.
Antonin — Sandrine, tu n'es pas contre l'aide à la décision en salle d'opérateur ?
Sandrine — Pas contre, non. Un opérateur saturé qui rate un mot-clé, c'est un vrai problème. Je note juste qu'on confie ça à un modèle pendant que Bruxelles repousse les obligations « haut risque ». On y reviendra.
Antonin — Toujours à Toulouse, l'institut ANITI a tenu un colloque à l'Hôtel d'Assézat le trois juin. Éducation, droit, santé, industrie. Et le Département envoie ses bibliothécaires en formation IA générative.
Sandrine — Les bibliothécaires comme relais d'acculturation, ça a du sens. Ce sont des médiateurs de confiance. Espérons juste qu'on leur donne aussi le temps de lire les notices, pas seulement de cliquer sur « générer ».
Antonin — Niveau région maintenant. La DREETS Occitanie a lancé un réseau d'« ambassadeurs IA » pour accompagner les PME et TPE. Et le plan IA Occitanie deux-mille-vingt-quatre deux-mille-vingt-huit entre en phase active : soixante millions d'euros.
Sandrine — Découpés en vingt-deux millions pour la filière, trente-trois pour recherche et formation, et cinq millions pour intégrer l'IA dans les services publics régionaux. Bilan : la moitié va à la formation. C'est probablement le plus utile, et le moins photogénique.
Sandrine — Je suis prudente sur l'idée que l'État acculture les PME à un outil que les PME utilisent déjà, souvent mieux que prévu. Heureusement qu'il y a un ambassadeur dans chaque département. Cela dit, si ça désamorce la peur dans une TPE de Lozère, tant mieux.
Antonin — Le cluster Digital cent-treize lance aussi « Occitanie is IA », pour les PME industrielles et services. Automatisation, maintenance, pilotage.
Antonin — On monte à l'échelle nationale. Sommet Choose France à Versailles, le premier juin. Quatre-vingt-treize milliards d'euros annoncés, soixante-et-onze projets, plus de quinze mille emplois. Plus de quatre-vingt-dix pour cent vont aux data centers et au calcul.
Sandrine — Quatre-vingt-treize milliards. Le mot important, comme toujours, c'est annoncés. On verra dans cinq ans ce qui a été décaissé, et où.
Sandrine — Sceptique sur l'arithmétique. Quand quatre-vingt-dix pour cent va aux data centers, on parle d'infrastructure énergétique avant tout. C'est-à-dire de foncier, d'électricité, et de contrats long terme avec EDF. Les quinze mille emplois, eux, ne sont pas tous des ingénieurs IA.
Antonin — Lille, douze juin. EuraTechnologies accueille le sommet européen « L'IA avec Nous », centré emploi et PME. France Travail y présente ses ateliers IA pour le recrutement et la reconversion.
Sandrine — L'IA avec Nous. C'est un beau titre. Curieux que France Travail forme à des outils que ses propres usagers utilisent déjà pour optimiser leurs CV. On forme l'État à rattraper le terrain.
Antonin — Et puis il reste cinquante-deux jours avant les obligations de transparence de l'AI Act, échéance deux août deux-mille-vingt-six. Sanctions jusqu'à trente-cinq millions d'euros ou sept pour cent du chiffre d'affaires mondial.
Sandrine — Transparence, ça veut dire informer les utilisateurs, documenter, fournir des notices. C'est la partie raisonnable du texte. La partie qui pose vraiment problème, c'est le haut risque. Et là, justement...
Antonin — Et là, c'est notre coup de pied. Bruxelles, début juin, paquet « souveraineté technologique » : les obligations « haut risque » de l'AI Act sont décalées. Deux décembre deux-mille-vingt-sept pour les systèmes autonomes — emploi, éducation, biométrie. Deux août deux-mille-vingt-huit pour les systèmes intégrés aux produits.
Sandrine — Dix-huit mois de plus. Officiellement, pour donner aux entreprises « le temps de se préparer ». Le temps. Toujours le temps.
Sandrine — Officieusement, c'est l'aveu qu'on a légiféré avant de savoir ce qu'on régulait. L'AI Act a été voté en deux-mille-vingt-quatre, et en deux-mille-vingt-six, on découvre que la mise en conformité est techniquement floue, économiquement lourde, et politiquement gênante face aux Américains et aux Chinois.
Sandrine — Oui et non. Oui, parce qu'une règle inapplicable est pire qu'un report. Non, parce que pendant dix-huit mois, des systèmes « haut risque » — au sens de la Commission elle-même : emploi, éducation, biométrie — vont continuer à être déployés sans le cadre prévu. Le SDIS trente-et-un n'est pas concerné, mais l'esprit est le même : on installe d'abord, on encadre ensuite.
Antonin — Et en parallèle, deux cent milliards d'euros annoncés, dix-neuf « fabriques d'IA » dans seize États, vingt milliards pour cinq gigafabriques de calcul.
Sandrine — L'Europe subventionne d'un côté ce qu'elle régule de l'autre, et reporte la régulation pour ne pas freiner la subvention. C'est cohérent, en un sens. Juste pas dans le sens qu'on annonçait.
Antonin — Un mot rapide sur l'orbite mondiale. DeepSeek a publié le neuf juin les poids de R3, entraîné sur puces Huawei Ascend, à quatre-vingt-douze pour cent du niveau de GPT-5 sur un benchmark de référence. Apple ouvre iOS vingt-sept à Gemini, ChatGPT et Claude. Et la Chine remet mille six cents milliards de yuans, environ deux cent cinq milliards d'euros, sur ses fabs maison.
Sandrine — Trois signaux dans le même sens. La Chine rattrape sur les puces, DeepSeek diffuse en open-weights, et Apple — Apple, Antonin — sous-traite Siri à trois concurrents. Siri externalisé chez Google. On vit une époque formidable.
Sandrine — Charlot, ouvrier broyé par la chaîne, cobaye d'une machine à nourrir censée faire gagner du temps au patronat. Sous le burlesque, Chaplin filme la cadence, l'homme-rouage, et l'idée que chaque vague d'automatisation se vend comme libération du travailleur.
Sandrine — Parce que Choose France annonce quatre-vingt-treize milliards, parce que Lille tient un sommet sur l'emploi et l'IA, et parce que chaque génération redéfinit ce que « travailler » veut dire. Chaplin ne dit pas que la machine est mauvaise. Il dit que la question n'est jamais la machine — c'est qui en fixe la cadence. Ça vaut pour mille-neuf-cent-trente-six. Ça vaut pour deux-mille-vingt-six.
Antonin — Bilan de l'édition : l'Europe finance, reporte, et acculture. Toulouse expérimente sur les urgences. Pékin avance sur ses puces, Apple range sa fierté. On se retrouve la semaine prochaine pour la suite. D'ici là, prudence avec les notices que personne ne lit.