Antonin — Bienvenue dans Périgée, l'édition de la semaine. Au menu : Mistral lève un milliard sept, Paris promet deux cents milliards, Meta en aligne cent trente-cinq tout en virant huit mille personnes. Et pendant ce temps, l'Occitanie ouvre des diagnostics IA pour ses PME. Sandrine, on commence par où ?
Sandrine — Par les chiffres, forcément. Parce que cette semaine, c'est un concours de zéros. Et plus on en aligne, moins on sait ce qu'ils financent vraiment.
Antonin — Alors commençons local. À Toulouse, l'IRIT accueille fin mai la conférence AISSAI/HACE 2026, sur l'hybridation calcul intensif et intelligence artificielle. Gratuit, ouvert aux chercheurs et aux industriels.
Sandrine — Bon, ça, c'est de la vraie infrastructure intellectuelle. Pas une annonce de plan à deux cents milliards, juste trois jours de gens qui savent de quoi ils parlent. On apprécie.
Antonin — Toujours en Haute-Garonne, les Maisons départementales de proximité organisent une semaine IA du 19 au 22 mai. Ateliers, démos, ouvert à tous — artisans, agents, particuliers.
Sandrine — C'est l'angle intéressant : viser le hors-cercle tech. Parce que pour l'instant, l'IA générative, c'est très consultant parisien en open space. Aller expliquer ChatGPT à un plombier de Muret, c'est plus utile que la trentième table ronde sur la souveraineté.
Antonin — Côté Région maintenant. L'Occitanie confirme le déploiement de ses diagnostics IA pour les PME, issus du Plan 2024-2028, soixante millions d'euros. Filières ciblées : santé, agro, énergie, eau, industrie, culture.
Sandrine — Soixante millions, c'est sérieux sans être délirant. Et le diagnostic gratuit pour une PME, ça peut vraiment débloquer des choses. Le risque classique, c'est que ça devienne un guichet à subventions pour cabinets de conseil. À surveiller.
Antonin — Le CESER Occitanie publie en parallèle treize recommandations centrées sur la formation. Orientation massive vers les métiers IA, formation continue, articulation universités-branches.
Sandrine — Oui... la formation, c'est le mot magique. Tout le monde en demande, personne ne sait combien ça coûte par compétence acquise. Et là encore, c'est l'État qui finance la formation à des outils que l'État va ensuite acheter. Boucle complète.
Antonin — Une analyse régionale pointe d'ailleurs un écosystème numérique dynamique mais concentré sur Toulouse et Montpellier. Béziers, Carcassonne, Albi à la traîne.
Sandrine — C'est la loi de l'agglomération, Antonin. Les talents vont où sont les talents. On peut subventionner un data center à Carcassonne, ça ne créera pas un écosystème. Ça créera un data center à Carcassonne.
Antonin — On monte d'un cran. Paris lance InvestAI, troisième étape de la stratégie nationale, deux cents milliards d'euros mobilisés public-privé. Plus de cent milliards d'engagements supplémentaires annoncés.
Sandrine — Deux cents milliards. Le mot important, c'est mobilisés. Pas dépensés, pas investis : mobilisés. C'est-à-dire qu'on additionne tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l'IA dans les bilans des cinq prochaines années, et on fait l'addition au micro.
Antonin — Et l'État a équipé cent dix mille agents publics d'assistants IA, principalement adossés à Mistral. Rédaction de courriers, synthèse de notes, réponses aux usagers.
Sandrine — Ça, c'est concret. Et plutôt bien fait. La question, c'est l'effet sur la qualité du service public. Parce que si on accélère la production de courriers administratifs, on accélère aussi la production de courriers administratifs.
Antonin — Pendant ce temps, les startups IA françaises ont levé deux milliards six en 2025. Dont un milliard sept pour Mistral seule.
Sandrine — Donc un champion absorbe les deux tiers de la filière. C'est un choix industriel défendable, mais appelons-le par son nom : c'est un Airbus de l'IA. Un pari national concentré. Si Mistral réussit, on a gagné. Si Mistral cale, on aura financé un seul cheval.
Antonin — Cap sur Bruxelles. Une étude NTT indique que les entreprises dites AI leaders ont deux fois et demie plus de chances d'afficher une croissance supérieure à dix pour cent. Environ quatre-vingts pour cent ont nommé un Chief AI Officer.
Sandrine — Alors là... corrélation, causalité, vous connaissez la chanson. Les boîtes qui nomment un Chief AI Officer sont aussi celles qui ont du cash, une stratégie, et probablement déjà de la croissance. Nommer un CAIO ne fait pas croître. Croître permet de nommer un CAIO.
Antonin — Côté mondial, Meta confirme cent trente-cinq milliards de dollars pour 2026, quasi exclusivement IA. Et huit mille licenciements en parallèle.
Sandrine — Cent trente-cinq milliards dans les puces et les data centers, huit mille humains à la porte. L'arithmétique du capitalisme tardif a quelque chose de poétique. On remplace des cerveaux à soixante mille dollars par des GPU à quarante mille dollars pièce.
Antonin — Et Interpol a alerté début avril sur la fraude par deepfake et voix synthétique. Faux ordres de virement, voix clonées, usurpations.
Sandrine — Pour les dirigeants de PME qui nous écoutent : c'est maintenant qu'il faut instaurer un mot de passe verbal avec votre directeur financier. Pas dans six mois. Maintenant.
Antonin — Ce qui nous amène à notre coup de pied de la semaine. Le 19 mai, les eurodéputés ont débattu avec le Conseil et la Commission des IA dites cyber-offensives. Mythos d'Anthropic, GPT-5.5-Cyber d'OpenAI, cités nommément.
Sandrine — Des modèles capables d'identifier et d'exploiter seuls des vulnérabilités logicielles. Donc, en clair, des outils d'attaque informatique automatisés, vendus comme outils de défense, ce qui est exactement la même chose vue de l'autre côté.
Antonin — Et le calendrier est savoureux.
Sandrine — Savoureux, c'est le mot. Le Parlement européen découvre officiellement, le 19 mai, que ces modèles existent. Dix semaines plus tard, le 2 août, l'AI Act entre en application complète. Donc on a dix semaines pour relire les clauses qui encadrent — ou n'encadrent pas — ces usages.
Sandrine — Disons que la philosophie de l'AI Act, c'est de réguler par cas d'usage et par niveau de risque. Le cyber-offensif, c'est par construction du risque maximal. Mais le texte a été rédigé avant que ces modèles existent vraiment. Donc soit on les colle en interdiction pure, soit on bricole une catégorie ad hoc, soit on attend la prochaine révision. Spoiler : ce sera la troisième option.
Antonin — Et toutes les organisations opérant dans l'UE doivent finaliser leur conformité d'ici le 2 août. Y compris les non-tech.
Sandrine — Oui. Et beaucoup de PME vont découvrir en juillet qu'elles avaient des obligations depuis dix-huit mois. Classique.
Antonin — Passons au conseil culturel. Cette semaine, on relit un texte court : La France contre les robots, de Georges Bernanos, 1947. Sandrine, pourquoi maintenant ?
Sandrine — Parce que c'est un pamphlet de cent pages, rageur, écrit au sortir de la guerre. Bernanos s'en prend moins à la machine qu'à la servitude volontaire qu'elle engendre. Et à l'État qui s'y adosse, parce que la technique et l'État ont un intérêt commun : l'efficacité, l'uniformité, la traçabilité.
Antonin — Et le lien avec InvestAI et les cent dix mille agents publics équipés Mistral ?
Sandrine — Direct. Quand l'État investit deux cents milliards dans une technologie, et équipe simultanément ses propres agents avec, il n'est plus arbitre. Il est joueur, client, et régulateur. Bernanos n'aurait pas la solution, il n'en propose d'ailleurs aucune. Mais il pose la bonne question : que devient la liberté quand le pouvoir et la technique avancent du même pas, au nom du progrès ? C'est court, c'est ambigu — ni réac confortable, ni progressiste naïf. Parfait pour un week-end.
Antonin — Voilà pour cette édition de Périgée. Deux cents milliards annoncés à Paris, soixante millions concrets en Occitanie, dix semaines avant l'AI Act, et un pamphlet de 1947 qui n'a pas pris une ride. On se retrouve la semaine prochaine. D'ici là, instaurez ce mot de passe avec votre DAF.