Antonin — Bonjour à toutes et à tous, ici Antonin, et avec moi comme toujours Sandrine. Au menu cette semaine : Pékin sort un nouveau plan quinquennal qui met de l'IA partout, Bruxelles s'inquiète des IA qui piratent toutes seules pendant qu'elle finit de rédiger sa loi, et l'État français équipe cent dix mille agents avec un assistant. Et on a inventé un mot : géopatrier.
Sandrine — Géopatrier. On a vraiment passé du temps là-dessus. C'est rapatrier, mais avec de la géopolitique dedans. Gartner annonce que soixante-quinze pour cent des charges de travail IA seront géopatriées d'ici deux mille trente. Donc l'idée de faire tourner ses serveurs près de chez soi, qui existe depuis l'invention du serveur, a maintenant un nom de cabinet de conseil.
Antonin — On commence par Toulouse, et plus largement la Haute-Garonne. Du dix-neuf au vingt-deux mai, les Maisons départementales de proximité organisent une semaine IA. Ateliers gratuits, démos, partout dans le département. La cible affichée : les publics qui n'iraient jamais d'eux-mêmes vers ces sujets.
Sandrine — Initiative honnête, vraiment. Le risque classique de ce genre de format, c'est de finir avec une salle de retraités déjà à l'aise sur leur tablette et zéro artisan du coin. Mais l'intention est bonne. Pour le reste de Toulouse cette semaine, on a peu de remontées vérifiables côté levées de fonds ou partenariats Airbus-Thales. On préfère le dire plutôt que meubler.
Antonin — Au niveau Occitanie, la Région a précisé le fléchage de son Plan IA. Soixante millions d'euros sur la période deux mille vingt-quatre — deux mille vingt-huit. Vingt-deux millions pour structurer la filière, dix millions pour les filières clés. Montpellier récupère la santé et l'agritech, Nîmes obtient sa part.
Sandrine — Et Toulouse continue de faire l'aéronautique, ce qui n'étonnera personne. Le CESER a publié en mai treize recommandations, et la formation arrive en numéro un. Encore. C'est, je crois, le quatrième rapport régional en deux ans qui place la formation en priorité absolue.
Sandrine — Non, je trouve qu'on en parle beaucoup et qu'on agit peu. La presse régionale le rappelle d'ailleurs en mai : l'écosystème numérique vit à Toulouse et Montpellier. Si vous dirigez une PME à Mende ou à Auch, le triptyque Plan IA plus CCI plus pôle européen d'innovation numérique, c'est joli sur un slide, mais ça ne remplace pas un ingénieur disponible à quarante minutes.
Antonin — On monte à Paris. Le gouvernement officialise la troisième phase de la stratégie nationale IA : attractivité, recherche, IA dans les politiques publiques. Avec en toile de fond les cent neuf milliards d'investissements privés annoncés au sommet de février.
Sandrine — Cent neuf milliards annoncés. Le mot important, c'est annoncés. On verra en exécution. Plus concret : l'État a déployé un assistant IA fondé sur les modèles Mistral à plus de cent dix mille agents publics. Rédaction de courriers, synthèses, réponses aux usagers.
Antonin — C'est plutôt une bonne nouvelle, non ? Un acteur français, un déploiement à grande échelle, des cas d'usage concrets.
Sandrine — Oui. Vraiment. Et c'est intéressant parce que c'est exactement le type de marché captif qui peut faire vivre un champion européen le temps qu'il consolide. La question, ce sera la sortie : est-ce que Mistral reste compétitif quand le périmètre captif aura fini de financer la croissance, ou est-ce qu'on aura juste un Bull du logiciel.
Antonin — Côté sécurité, l'ANSSI tire la sonnette d'alarme : les modèles génératifs industrialisent le phishing. Profilage automatique des victimes, rédaction des messages, automatisation des étapes d'attaque.
Sandrine — Voilà. La même technologie qui rédige les courriers de vos cent dix mille agents rédige aussi les courriers qui imitent ces mêmes agents pour piéger les usagers. C'est le même outil. On l'oublie souvent dans les débats.
Antonin — Direction Strasbourg et Bruxelles. Le dix-huit mai, le Parlement européen a débattu en plénière des modèles dits cyber, capables d'identifier et d'exploiter seuls des failles logicielles. On pense à Mythos chez Anthropic, à GPT cinq-virgule-cinq Cyber chez OpenAI.
Sandrine — Et en parallèle, on est à soixante-quinze jours de l'application complète de l'AI Act, le deux août deux mille vingt-six. C'est notre coup de pied de la semaine, on y revient juste après. Gartner, je le redis, table sur soixante-quinze pour cent des charges IA géopatriées d'ici deux mille trente. Pour un dirigeant, la question n'est plus où sont mes données, c'est sous quelle juridiction tourne mon modèle.
Antonin — En orbite mondiale, Pékin a dévoilé son nouveau plan quinquennal. Objectif : porter la valeur ajoutée des industries numériques à douze virgule cinq pour cent du PIB chinois. Clusters de calcul, biomédecine, fabrication à l'échelle atomique, robots humanoïdes pilotés par IA.
Sandrine — Plan quinquennal. On adore. Pendant ce temps, Bank of America estime que l'IA ajoutera zéro virgule quatre point de PIB américain en deux mille vingt-six, surtout porté par les dépenses cloud des hyperscalers. Et la même note évoque un risque de surinvestissement après deux mille vingt-sept. Donc trois modèles : la Chine planifie, les États-Unis surinvestissent peut-être, et l'Europe réglemente. À chacun son sport.
Antonin — Et puis il y a Hangzhou. DeepSeek confirme un an après son lancement avoir entraîné ses modèles phares pour moins de six millions de dollars. Cent millions à plusieurs milliards côté américain. Leur API est jusqu'à quatre-vingt-dix pour cent moins chère.
Sandrine — Six millions. C'est le budget d'un étage de bureaux à San Francisco. Soit ils ont trouvé quelque chose, soit ils comptent autrement. Probablement les deux. Mais l'effet de prix sur l'API, lui, est bien réel, et il met une pression considérable sur toute la chaîne de valeur côté Ouest.
Antonin — Notre coup de pied de la semaine. Le dix-huit mai, le Parlement européen débat de modèles capables de hacker tout seuls. Le deux août, soit soixante-seize jours plus tard, entre en application complète l'AI Act, un règlement écrit entre deux mille vingt-et-un et deux mille vingt-quatre.
Sandrine — C'est-à-dire avant que ce type de modèle existe vraiment. On va donc appliquer dans dix semaines un texte qui, pour la catégorie de risque la plus brûlante du moment, parle d'un monde qui n'est déjà plus celui dans lequel on vit. Ce n'est pas un reproche aux rédacteurs : c'est la vitesse intrinsèque d'un appareil législatif comparé à un cycle de modèle qui sort tous les six mois.
Sandrine — Il n'y en a pas de propre. Soit on accepte d'être structurellement en retard d'une génération, soit on écrit des règles plus souples, mais alors on perd la prévisibilité qui fait justement la valeur d'un droit européen. Choisir, c'est renoncer. Pour l'instant, on n'a pas choisi.
Sandrine — Person of Interest, de Jonathan Nolan, diffusée entre deux mille onze et deux mille seize. En apparence, c'est un procedural américain : une IA de surveillance massive identifie chaque jour une personne en danger, ou dangereuse, et deux types vont régler le problème. En réalité, sur cinq saisons, la série bascule en fable géopolitique : deux IA s'affrontent, l'une bridée par l'éthique de son créateur, l'autre par la seule efficacité.
Antonin — Et pourquoi maintenant ?
Sandrine — Parce que pendant que l'ANSSI parle de phishing industrialisé et que le Parlement européen débat de modèles qui exploitent des failles, Person of Interest a anticipé dès deux mille onze le moment exact où on est : celui où les modèles ne sont plus des outils, mais des acteurs offensifs autonomes. La série pose les bonnes questions quinze ans à l'avance, sans jamais prononcer le mot AI Act. C'est plus utile qu'un livre blanc.
Antonin — Merci Sandrine. On se retrouve la semaine prochaine pour une nouvelle édition de Périgée. D'ici là, méfiez-vous des courriers trop bien écrits, et faites bon usage de votre assistant. À très vite.